La Société civile crie au feu face à l’Organisation des Nations, unie dans l’inaction (juin 2012)

Cela fait déjà un mois et demi que s’est achevé le Sommet des Nations Unies Rio+20 (20-22 juin 2012) et le Sommet des Peuples (15-23 juin 2012) à Rio de Janeiro, mais je tenais à vous livrer mon expérience et mes réflexions sur ces évènements.

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« Liberté de polluer » !

Une Organisation des Nations, unie dans l’inaction

En 1972 se tenait la Conférence de Stockholm qui, pour la première fois, plaçait les questions écologiques à l’ordre de l’agenda mondial. En 1992, le Sommet de la Terre Rio92 s’achevait sur un engagement des États pour agir face à l’état alarmant de notre planète. Vingt années ont bien pu défiler depuis lors, mais la situation de notre planète et de l’humanité demeure toujours aussi préoccupante – sinon plus, le monde étant embourbé dans une crise multiple, à la fois économique, financière, sociale, alimentaire, environnementale et énergétique. C’est dans ce contexte que la Conférence des Nations Unies sur le développement durable Rio+20 s’est clôturée ce 22 juin 2012 aboutissant à un accord trouillard d’inertie collective face aux grands défis de notre planète.

Celui-ci prend forme dans un document final intitulé L’avenir que nous voulons – et l’on a de quoi être horrifié face au peu d’ambition dont ils font preuve à cet égard. Le grand succès dont se targue Rio+20 est le lancement d’un processus devant conduire à la mise en place d’Objectifs du développement durable (ODD) d’ici à 2014, faisant suite aux Objectifs du millénaire (ODM) de 2000. Mais sur base des pressions des pays les plus « riches », aucun compromis financier n’a été pris pour mettre en œuvre des mesures au-delà des déclarations de bonnes intentions. Soulignons également le retrait des droits reproductifs (entendez, le droit à la contraception et à l’avortement) du texte finale, sur pression du Vatican. Enfin, plusieurs dirigeants mondiaux ont brillé par leur absence, dont le président étatsunien, la chancelière allemande, les premiers ministres britannique et belge, reflet de l’importance accordée à ce sommet par les « grands » de ce monde.

Cela fait donc quarante ans que l’on parle d’écologie à l’échelle institutionnelle et les sommets internationaux qui s’enchainent ne parviennent pas à répondre de manière globale et cohérente à l’urgence de la situation. Ils agitent ainsi des slogans vides de sens et d’efficacité : « développement durable » clamait-on vingt ans auparavant, « économie verte » clame-t-on aujourd’hui. Or, l’économie verte, concept vague, vise à une marchandisation et une financiarisation de la nature, c’est-à-dire à vouloir mettre un prix là où il n’y en n’a pas et à créer des droits de propriétés sur un bien commun de l’humanité.

« Economie verte ? Futur impossible! » : l’économie verte et le capitalisme, boucs-émissaires du Sommet des Peuples

En somme, sous couvert de la mise en avant d’une “économie verte”, le modèle de production et de consommation actuel est glorifié, maquillé d’un peu de vert, afin d’ouvrir de nouveaux champs d’exploitation et de marchandisation de la nature et des savoirs traditionnels. Alors que le monde est embourbé dans une crise multiple, il n’y a aucune réflexion sur les moyens pour agir sur les causes de celle-ci ni aucune remise en question du modèle qui en est responsable. En guise de réponse à la crise écologique actuelle sont apportées des solutions technologiques (agrocarburants, agrotoxiques, transgéniques, nanotechnologies, technologie Terminator, énergie nucléaire, … ) et des mécanismes de compensation des dommages exercés sur la planète (marché du carbone, lequel est étendu aux forêts et à l’agriculture par REDD+ ou Réduction des émissions de CO2 provenant de la déforestation et de la dégradation forestière ; compensations pour la biodiversité). Mais c’est refuser d’admettre les limites naturelles de notre planète et la responsabilité du système capitaliste actuel dans la production de catastrophes écologiques, d’injustices et d’inégalités sociales et économiques.

C’est ainsi que La Libre Belgique titre : « Pendant que la maison brûle, nos dirigeants en repeignent la façade. »

Une société civile unie pour tirer la sonnette d’alarme…

Si pendant que la maison brûle, nos dirigeants en repeignent la façade, une bande d’allumés tirent avec ferveur la sonnette d’alarme. Le Sommet des Peuples, évènement parallèle et critique de Rio+20, a rassemblé organisations, associations, collectifs et individus en une sorte de « grand bazar altermondialiste » au parc de l’Aterro do Flamengo, du 15 au 23 juin 2012. L’ambition étant de faire entendre la voix des peuples « pour la défense des biens communs et une justice sociale et environnementale ». Dans la pratique, cela se traduit par une semaine de mobilisation, de conférence et de débats sur les causes structurelles de la crise, les solutions envisagées pour y remédier, et l’articulation collective des stratégies, luttes et campagnes. La grande manifestation du 20 juin a rassemblé entre 50 et 100 000 personnes selon les estimations.

Défilé de la Via Campesina et du Mouvement des Sans-Terres… en file indienne !

Les forces politiques les plus visibles lors de ce rassemblement sont à l’image des réalités des luttes brésiliennes et latinoaméricaines : la Via Campesina et le Mouvement des sans-terres, les mouvements amérindiens venus en tenues traditionnelles et les mouvements féministes. Quant aux mouvements syndicalistes, ceux-ci étaient largement visibles lors de la grande manifestation du 20 juin, au premier rang desquels la CUT (Centrale Unique des Travailleurs du Brésil, anciennement alliés au PT au pouvoir).

Participation des communautés amérindiennes

« Code forestier. Dilma, marionette des ruralistas (acteurs de l’agrobusiness) »

Parmi les campagnes qui ont fait le plus de bruit se trouve celle relative aux problématiques de déforestation, au premier rang desquelles celle dénonçant la réforme du code forestier brésilien. Autre grande campagne nationale : celle accusant le complexe de barrages de Belo Monte (cf. article concernant ma traversée de l’Amazonie brésilienne).

« Financez le développement durable. Redirigez les dépenses militaires ! » – c’est des « tortillas » qui recouvrent le tank, base de l’alimentation latino-américaine, contrastant avec l’enseigne Mac Do en arriere-plan.

La thématique de la souveraineté alimentaire était mise en exergue, avec notamment comme chef de file la militante indienne Vandana Shiva et sa tirade contre la biopiraterie et en faveur de la liberté des semences (http://www.navdanya.org).

Enfin, soulignons la campagne collective pour dénoncer le pouvoir des transnationales et leurs crimes contre l’humanité : “Démantelons le pouvoir des multinationales et mettons fin à l’impunité des multinationales“ (http://www.stopcorporateimpunity.org).

Concernant l’actualité des luttes sur le continent américain, soulignons l’effervescence des mouvements étudiants. Au Québec, celui-ci est mobilisé depuis février 2012 contre les mesures drastiques du gouvernement relatives à l’éducation, tel que l’augmentation explosive du coût d’inscription aux études supérieures. Cela fait écho au mouvement étudiant chilien de 2011 qui s’était largement mobilisé en quête d’une réforme du système éducatif, plaidant pour un rôle accru de l’Etat. Au Mexique, le mouvement étudiant « yo soy #132 » a émergé à l’occasion de la campagne pour les élections mexicaines, dénonçant les dérives anti-démocratiques. Depuis lors, les élections ont pris place et des voix s’élèvent pour dénoncer les fraudes massives visant à écarter – une nouvelle fois – Manuel Lopez Obrador (candidat du PRD, gauche) du pouvoir. Plus largement, l’Amérique latine a également vu émerger des mouvements de protestation de masse des indignés et Occupy. Enfin, un appel de solidarité avec le peuple paraguayen a également été lancé, dénonçant les pressions contre la démocratie et les processus de changement en Amérique latine suite au « coup d’État constitutionnel » dont a été victime le président Fernando Lugo.

… mais désunies pour reconstruire sur les cendres

 » Féministes contre le capitalisme « 

Si les altermondialistes s’accordent quant au constat sur l’état de notre planète, ils tendent également de plus en plus à s’accorder sur les causes structurelles de celui-ci, en identifiant comme responsable « le système capitaliste patriarcal, raciste et homophobique », dans sa forme néolibérale actuelle. Restent les éternelles divergences sur les solutions et les alternatives à apporter en guise de réponse à cette crise capitaliste, source de dissensions entre les organisations. Les dysfonctionnements cruciaux en termes organisationnels du Sommet des Peuples (un programme difficilement accessible et compréhensible, des lieux introuvables et des évènements annulés au dernier moment) n’ont pas concouru à faciliter les articulations.

Déplorons également une position ambiguë par rapport au sommet officiel de Rio+20. Officiellement, le Sommet des Peuples se présente comme un évènement parallèle et critique. Dans la pratique, les organisations participantes affichaient une position ambigüe, illustrée notamment par les nombreuses bannières affichant le logo de Rio+20. Ajoutons en outre que le gouvernement brésilien, qui présidait le sommet des Nations Unies, était l’un des financeurs du Sommet des Peuples (le Parti des Travailleurs et Lula comptant parmi les fondateurs des Forums sociaux et du mouvement altermondialiste). En somme, cela devient un évènement soutenu par le gouvernement brésilien et toléré par l’ONU, lesquels exercent ainsi un contrôle sur celui-ci. En guise d’anecdote illustrative, une manifestation non autorisée par les autorités parce qu’organisée devant le centre de Rio+20 a été avortée suite à la mystérieuse non apparition des bus contractés pour amener les manifestants au lieu de rendez-vous. Cet incident a également été révélateur d’un autre fait intéressant : la crainte des militants brésiliens et latino-américains face au pouvoir, lesquels n’ont pas osé riposter par le maintien de la manifestation en organisant un déplacement collectif par nos propres moyens. « Tu ne te rends pas compte, ici les paysans qui manifestent par de la désobéissance civile, on les tue. Les opposants trop gênants, on les torture. », m’expliquait un étudiant chilien.

Au-delà des divergences : imaginons les fondations

Assemblées populaires du campement de la jeunesse… ou la vivacité et les difficultés de la démocratie directe

Ces rassemblements sont surtout et avant tout une occasion pour les groupes et les individus de s’informer, d’interagir, d’articuler leurs actions et de puiser de l’énergie pour poursuivre les luttes dans une effervescence commune. Plus que jamais, il a été réaffirmé la nécessité d’une alliance entre les peuples et mouvements du Sud et du Nord.

Plus que jamais, il s’agit de réinventer de nouveaux paradigmes. Car comme dit Léonardo Boff, théologien de la libération brésilien présent à ce sommet, « la pensée qui a créé la crise ne peut pas être la même que celle qui pourra nous en sortir ». Or, poursuit Robert BULLARD (EJRC, USA), l’élaboration de ce nouveau paradigme doit sortir de l’anthropocentrisme actuel pour partir de la nature. Car l’homme fait partie intégrante de celle-ci : quand il détruit la nature, c’est lui-même qu’il détruit. Pourquoi ne pas s’inspirer de la philosophie du « bien-vivre » des peuples amérindiens qui prônent une cohabitation en harmonie avec la pachamama ?

Conférence avec Leonardo BOFF

Leonardo BOFF a achevé sa conférence sur une note d’optimisme. Le scénario est certes catastrophique, on est embourbé dans une douloureuse crise de civilisation, mais telle la souffrance d’un accouchement, en naîtra un monde nouveau.

Il dépend de nous ce que sera ce monde nouveau.

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Sources :

« Ce qui est en jeu à Rio+20 », Groupe d’articulation international du Sommet des peuples pour la justice sociale et environnementale, 23 mai 2012. Disponible en ligne : http://cupuladospovos.org.br/fr/2012/05/ce-qui-est-en-jeu-a-rio-20/

« La nature n’est pas à vendre ! », Les amis de la Terre, 2012. Campagne en ligne : http://www.amisdelaterre.org/Campagne-La-nature-n-est-pas-a.html

« Lo que dejó Río + 20 », Sally Burch, América Latina en Movimiento, 30 juin 2012. Disponible en ligne : http://alainet.org/active/56024

« Compte-rendu de la Conférence des Nations unies sur le développement durable (CNUDD/Rio +20) », Objectif Terre, Université Laval. Disponible en ligne : http://www.objectifterre.ulaval.ca/19584/conference-des-nations-unies-sur-le-developpement-durable-cnudd-rio-20

Conférence « Nouveaux paradigmes de société », avec notam. Léonardo BOFF, Robert BULLARD.

Conférence « Contre la biopiraterie », avec notam. Vandana SHIVA.

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Le Sommet des Peuples en images

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2 réflexions au sujet de « La Société civile crie au feu face à l’Organisation des Nations, unie dans l’inaction (juin 2012) »

  1. Je viens de lire, avec beucoup d’intérêt, et les mots sont faibles, tes deux derniers messages: bravo et merci pour la leçon de biologie au sujet de tous les animaux que tu rencontres, leurs photos et les précisions sur leur mode de vie: je ne te promets pas de tout retenir, mais me voilà rassurée, au cas où je rencontrerais un pirana en me baignant en Corrèze!
    Merci, également, pour tes réactions à la conférence de Rio+20 et au forum parallèle. Il est décidément bien difficile à nos dirigeants ( et à nous aussi…toi exceptée???) de prendre de vraies décisions pour sortir du marasme actuel. La non signature du traité sur le commerce des armes en est une nouvelle preuve.
    Merci encore pour le partage de ton expérience et heureuse poursuite de l’aventure à toi et à Moa. Amicalement.

  2. Hélas, je ne suis pas certain que la notion d’écologie soit quelque chose que la majorité des brésiliens comprenne. A ce stade de développement où se trouve le Brésil, la priorité n’est pas de protéger son environnement mais de faire du fric ! Seuls quelques jeunes gens ultra-minoritaires et ultra-éduqués prêchent dans le désert…

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