La Révolution des Ignames – Une expérience agroécologique au cœur de l’État de Rio au Brésil (juin 2012)

J’ai séjourné en tant que wwoofer* dans un projet d’agroécologie dans l’Etat de Rio au Brésil en juin 2012 – eh oui, ça commence à dater, mais les écrits collaboratifs entre cigales prennent souvent un peu de temps ! Cet article présente le projet en tant qu’exemple illustratif de l’agroécologie. Il a été enrichi par la précieuse collaboration de Valentine et Gérard VAN ROYE.

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Les semences d’une « révolution »

C’est l’histoire de quatre illuminés un peu idéalistes un peu acharnés qui entendaient concourir à l’amélioration de ce monde qui décidément ne tourne pas bien rond. Pour ce faire, se dirent-ils, autant s’attaquer à la source, à ce qui permet d’assouvir un besoin élémentaire de l’homme : se nourrir. Face à une agriculture qui saccage notre planète et notre santé, ils ont voulu expérimenter une nouvelle manière de produire et, plus largement, de vivre. Leur chemin a croisé celui de Roberto, fraîchement retraité, interpellé par l’agroécologie et disposant d’une propriété dans l’État de Rio au Brésil. L’alchimie a fait des étincelles et voilà donc nos quatre illuminés devenus cinq – Valentine et Victor, Viviane, Federico et leur fille Morgana – développant depuis un an et demi une ambitieuse expérience agroécologique au cœur de l’État de Rio.

Une révolution dans un pays qui est un eldorado pour les cultures transgéniques et le plus grand consommateur de pesticides au monde (source : Anvisa, Agence brésilienne de surveillance sanitaire). Une révolution dans un État où l’écosystème originel a pratiquement disparu, la forêt primaire ayant été rasée pour les plantations de café, générant des répercussions en termes d’extinction de la biodiversité et d’érosion des sols (l’État de Rio a été particulièrement touché par les glissements de terrain meurtriers survenus en 2011).

Voici donc semées les graines de la révolution des ignames. En attendant que le projet se déniche un nom, nous le désignerons ainsi. « Révolution », en ce qu’il entend bouleverser le système à sa racine. L’« igname », légume-racine cultivé depuis des millénaires dans les régions tropicales du globe pour ses apports nutritifs, son origine étymologique renvoie au wolof « nyami » qui signifie « manger ». Il symbolise donc une agriculture et une culture native intégrée dans un écosystème naturel.

Mais commençons par le commencement.

Agriculture bio – Agroécologie – Permaculture. Quid ?

L’agriculture biologique est la première grande alternative à l’agriculture conventionnelle. L’idée à la source de cette filière réside dans le refus du recours aux intrants chimiques. Il s’agit certes d’un progrès puisque les produits chimiques sont remplacés par des intrants naturels. Mais cette pratique ne modifie pas pour autant le cadre de production conventionnel : citons entre autres choses, l’absence de contraintes relatives à un fonctionnement en monocultures en plein champs ou à une hyper mécanisation, pas plus qu’en matière de mise en valeur de la biodiversité, de la gestion de l’eau, de l’énergie grise consommée ou aux circuits de commercialisation. En somme, une exploitation industrielle gigantesque telle que celle de la coopérative AgriEco à Almeria (Espagne) qui regroupe 46 producteurs sur 160 ha de serres ultramodernes où poussent des tomates en culture intensive (11 000 tonnes en 2008) qui seront exportées vers l’Europe et les États-Unis quasi tout au long de l’année, et qui de surcroît embauche plusieurs centaines de roumains en contrat d’origine, bénéficie du label « bio » (exemple tiré de : BAQUE Philippe, « Importer des femmes pour exporter du bio ? », revue S!lence, n°384, novembre 2010) .

L’agroécologie quant à elle, entend bouleverser le paradigme de ce système pour le repenser dans son ensemble, guidé par une éthique forte. Elle s’appuie donc sur une vision systémique qui entend valoriser la diversité et l’interdépendance qui caractérisent les écosystèmes naturels, au sein desquels chaque élément concoure aux autres, garantissant par-là santé, efficacité et résilience au système et à ses composantes. Au-delà d’une pratique agricole, l’agroécologie – tel que prônée par Pierre RABHI et son mouvement Terre Humanisme – englobe les champs du social, de l’économie et de l’environnement.

Elle rejoint par-là la permaculture qui se présente comme un outil de conception de systèmes humains durables et résilients.

Ethique et principes de la permaculture

Étant nées dans des circonstances différentes, l’agroécologie et la permaculture se sont développées dans des milieux distincts, la première dans un contexte de recherche scientifique en agronomie notamment dirigée vers les pays du Sud, la seconde dans une mouvance citoyenne écologiste. Les disciplines ont dès lors acquis certaines techniques qui leur sont propres mais se rejoignent dans leur essence. C’est le terme de « permaculture » qui bénéficie d’une notoriété majeure auprès du grand public, bien qu’il demeure aujourd’hui confiné à une sphère d’initiés.

Les fondateurs de La révolution des ignames quant à eux, optent de préférence pour le terme « agroécologie » pour qualifier leur projet.

Une agriculture intégrée dans un système écologique durable

Le projet agroécologique de Teresópolis est avant tout porté par sa dimension agricole, comportant cultures, élevage et transformation.

Côté cultures, quatre parcelles sont aujourd’hui exploitées. Trois d’entre elles sont des parcelles qui associent une grande diversité de légumes, allant des plus courants aux espèces traditionnelles aujourd’hui méconnues, des herbes aromatiques et des plantes médicinales. Ces plantations sont dotées d’une durée de vie dite courte, soit de 3 semaines à quelques mois. Ce type de potager demande un certain entretien : préparation du sol, semis, repiquage, couverture du sol.

L’agroforêt

Ceci les distingue de la dernière parcelle, l’agroforêt – ou système agroforestier – qui a été conçue pour ne nécessiter qu’un minimum de travail. L’ambition est ici de créer un système forestier à partir de plantes comestibles en s’inspirant du fonctionnement de la forêt pour créer des systèmes cohérents, efficaces et durables. Il y pousse entre autres du maïs, des haricots (feijão), des chouchous, du manioc et de l’igname en harmonie avec des avocats, des jaques, des papayes, des bananes, des citrons, des oranges, de la canne à sucre et du café.

Ces exploitations sont conçues en quatre dimensions longueur, largeur, hauteur et temporalité. Concernant la hauteur, toutes les strates sont exploitées, en prenant soin d’accorder à chacune les conditions adéquates à leur bon développement. L’objectif est certes d’utiliser la surface disponible de manière efficiente mais également d’empêcher la pousse d’herbes indésirables en ne leur laissant pas l’espace pour se développer. Précisons toutefois que, selon un « dicton » agroécologique, « il n’existe pas de mauvaises herbes, mais seulement des herbes qui se trouvent parfois au mauvais endroit » ! 

L’agroforêt

Dans une perspective de gestion temporelle, on utilise les « déchets » des plants récoltés des végétaux de plus courte durée pour produire de la biomasse, dont profiteront les végétaux de plus longue durée durant leur croissance. La cohabitation d’espèces de cycles de durée variées, ayant une durée de vie comprise entre 1 mois et 100 ans, engendre une productivité permanente et assure un système viable dans le temps.

La cohabitation d’espèces différentes et leur agencement sont réfléchis dans une perspective d’évitement des parasites et des maladies. Le choix des variétés est également réalisé selon leur adaptation au territoire et avec un souci de mise en valeur des espèces traditionnelles.

Comme l’explique Victor – qui consacre des heures à observer les poules et les plantations – « l’agroécologie se base sur une observation du fonctionnement de la nature ». Il s’agit de recourir aux forces naturelles pour développer la production, tout en intervenant si nécessaire pour accompagner ces dynamiques. En guise d’illustration, le travail du sol, minimal, prend garde à ne pas bouleverser sa structure : au lieu de labourer pour aérer la terre, ce sont les racines, les vers de terre et autres organismes qui s’en chargent. Ce principe s’applique plus largement dans le domaine énergétique où, au lieu de produire de l’énergie, on privilégie l’utilisation des ressources énergétiques naturellement présentes : vent, soleil, eau, animaux et plantes.

Couverture du sol avec de la paille

Parmi celles-ci, l’eau est bien entendue gérée dans une perspective d’usage économe et optimum. Une des techniques couramment utilisée pour ce faire est la couverture du sol avec de la paille afin de maintenir l’humidité du sol. Cette technique remplit également d’autres fonctions, celle d’empêcher la pousse de « mauvaises herbes » et de produire de la biomasse lorsque les éléments utilisés entrent en décomposition. Ceci rejoint un des principes clés de la permaculture, celui de l’exploitation de la multiplicité des fonctions de chaque élément.

L’élevage réalisé sur place rejoint aussi cette vision. Les poules fournissent non seulement des œufs, voire occasionnellement de la viande, mais elles concourent également au nettoyage des terrains, elles aident à la formation de compost et certaines espèces chassent les serpents.

En somme, l’application de l’ensemble de ces principes agroécologiques dans une planification mûrement réfléchie aboutit à des résultats productifs stupéfiants en termes de qualité et de quantité. Un sol riche permet aux plantes de s’épanouir dans toute leur force et en bonne santé.

Enfin, des processus de transformations sont réalisés à partir de la production, guidés par la réhabilitation des savoir-faire traditionnels additionnés d’une touche d’innovation : pain intégral au levain et bananes vertes, pesto aux plantes aromatiques du jardin et noix du brésil, gelée aigre-douce aux piments, confitures originales confectionnées avec les fruits du jardin ou ceux glanés ailleurs, pâte à tartiner aux bananes vertes, tarte vegan à la banane, etc.

Coopération entre producteurs et filières de vente

L’équipe de La Révolution des Ignames fait partie de l’Association Agroécologique de Teresópolis, qui rassemble une vingtaine de producteurs et quelques consommateurs engagés. L’association promeut l’agroécologie en la faisant connaître auprès d’un large public. Elle encourage la mise en réseau et l’entraide entre ses membres.

Un attribut fondamental de l’association est son intégration dans un système participatif de certification biologique. Ce sont les membres de l’association eux-mêmes qui, sous la coupole d’une association conventionnée par l’État, fournissent le label « bio » aux produits des autres membres, par un processus de conseils et d’échange de connaissances.

Stand tenu lors du marché agroécologique de Teresópolis

L’association organise également un marché agroécologique deux fois par semaine dans la ville de Teresópolis. Dans une volonté de privilégier les circuits commerciaux courts, l’autre filière de vente adoptée par La Révolution des Ignames est un système de « paniers bios » fournis directement au consommateur. Dans un futur plus ou moins proche, il est également envisagé d’ouvrir la vente directe sur place ou d’exploiter la filière des cantines scolaires.

Signalons enfin le développement d’une banque de semences informelle, échangées entre producteurs dans un souci de diffusion de variétés non transgéniques ni hybrides et de conservation de certaines variétés en voie d’extinction.

Un autre secteur agroalimentaire est possible !

La Révolution des Ignames est bien entendu portée par une dimension politique dans sa volonté de contribuer, à son échelle, à l’amélioration du secteur agroalimentaire en se présentant comme une alternative possible au système en place.

Lieu de foisonnement expérimental, plusieurs projets d’études scientifiques ont ou vont être mis en place pour contribuer à la recherche dans le domaine agroécologique, en lien étroit avec l’Université de Rio de Janeiro.

Il s’agit également de s’ouvrir au monde agricole conventionnel : l’État de Rio regorge avant tout de petits exploitants familiaux ayant recours aux techniques conventionnelles. Or, comme dit Valentine, « si on ne parvient pas à les faire se convertir au bio, il s’agit tout au moins de susciter une réflexion sur leurs pratiques agricoles et d’encourager l’entraide et la mise en réseau des agriculteurs. »

Enfin, la fonction de sensibilisation vise également les consommateurs par le biais de diverses actions entreprises (marchés, événements culturels ou politiques tel que Food not Bombs, etc.), les « wwoofers »* qu’ils accueillent en continu et, enfin, les enfants, par le biais d’un projet pédagogique de sensibilisation aux thématiques agroécologiques mené dans les écoles.

Une autre manière de vivre… ensemble !

Comme le soutient Federico, La Révolution des Ignames est avant tout un projet collectif formé par des individus à la recherche d’un mode de vie plus « simple » (au sens du mouvement de la simplicité volontaire), plus proche de la nature, plus sain, davantage en accord avec leur éthique de vie. Une forme de vie collective y est également expérimentée et en perpétuelle reformulation. Outres les cinq membres permanents qui représentent déjà la coexistence de trois cultures différentes, l’hacienda de Térésopolis est un lieu de passage, d’amis et de « wwoofers » venus des quatre coins du monde pour mettre la main à la pâte – ou plutôt à la terre !

« Concernant la dimension sociale, commente Valentine, nous ne parvenons pas encore à vivre conformément à ce qui est prôné par l’agroécologie : je suis venue chercher un mode de vie plus sain, mais je vis encore trop de stress, car la mise en place d’un tel projet demande beaucoup d’énergie ! » À présent que le projet est devenu viable économiquement, ils peuvent se consacrer à l’amélioration des conditions matérielles de logement et de vie collective qui demeurent encore précaires.

Des installations humaines durables et résilientes

Dans cette perspective, des projets d’écoconstruction sont à l’ordre du jour, afin de fournir un logement aux deux ménages et de mettre en place un lieu de transformation et de stockage approprié. En attendant, de nombreux éléments concourent déjà à l’établissement d’installations humaines durables et résilientes, comme les toilettes sèches, la récupération d’eau de source, la cuisine au feu de fois et la recherche d’une certaine autosuffisance complétée par du troc avec d’autres agriculteurs bio.

En somme, La Révolution des Ignames, c’est une autre manière de produire, de consommer, de vivre, bref de penser la cohabitation de l’espèce humaine intégrée à notre planète terre. Une jeune révolution certes et une révolution en perpétuelle évolution. Chacun de nous peut y apporter quelques graines, le projet est ouvert à quiconque est désireux d’apprendre et de travailler – d’arrache-pied ! -, machette à la ceinture et houe à la main, pour contribuer à faire croître les ignames ! *

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Pour les contacter :
Valentine : valvanroye@gmail.com
Federico : fedeklu@gmail.com

Adresse du projet :
Route Br 116, au km 34 – Sapucaia – Rio de Janeiro – Brésil
A 50 km de Teresópolis et 140 km de Rio de Janeiro

Plus d’infos sur l’agroécologie et la permaculture ?

Livres et auteurs de référence

  • FUKUOKA Masanobu, La révolution d’un seul brin de paille, Editeur Guy Tredaniel, 2ème édition, juillet 2005
  • MOLLISON Bill, HOLMGREN David, Permaculture 1, une agriculture pérenne pour l’autosuffisance et les exploitations de toutes tailles, Éditions Charles Corlet, 1978 en anglais, 1986 en français, réédition en 2011
  • RABHI Pierre, Vers la Sobriété Heureuse, Actes Sud, avril 2010

Mouvements et associations

Autres liens utiles:

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* Le projet sinscrit dans le réseau WWOOF (World Wide Opportunities on Organic Farms) qui est une articulation de projets agricoles biologiques ou de projets écologiques qui offrent la possibilité de travailler comme volontaire en échange du gîte et du couvert.

Site Internet : http://www.wwoofinternational.org et autres sites Internet régionaux et nationaux.

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4 réflexions au sujet de « La Révolution des Ignames – Une expérience agroécologique au cœur de l’État de Rio au Brésil (juin 2012) »

  1. Allo Momo! Je suis maintenant en Alaska depuis Juillet. Bisou je vois que tu va bien. Here all is good the out door life. Cheers. bruno zinno.x A bientôt.

  2. Etant passée par la, Maud, merci pour ce super article qui résume bien ce magnifique projet de la Valle do Piao😉
    J’avais zappé ton blog, mais voila que je vois ou tu en es maintenant! c’est trop marrant… eh oui, je vois que ca roule pour toi! Passe le bonjour a Moa, bonne route a vous les filles! Je vous soutiens a fond! Et je suis toute en pensée dans votre voyage. Je ferais même bien un ptit tour sur votre porte bagage…
    Vaian con el amor de la vida muchachas!

    • Je passerai le bonjour à Moa… mais par voie électronique! Moa est repartie en Suède depuis début septembre (snif!). Sur mon porte bagage? Un peu de poids supplémentaire, pourquoi pas! C’est de la rigolade les dénivelés et le vent dans le nord-ouest argentin!😉
      Tout gros bisous à toi!

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